Sommaire
- L’anthropocène se définit par l’empreinte de l’humain dans les couches sédimentaires
- Cela marque aussi la prise de conscience que la Terre et le monde ne font qu’un
- Croire que la transition ne pourrait produire que des gagnants est une illusion
- Les investisseurs peuvent contribuer à relever le défi de la transition durable
- Pour avancer, il faut éviter les principes coercitifs et démocratiser le débat
C’est ce qu’on appelle la dépendance de sentier : on fait comme ça parce qu’on a toujours fait comme ça.
Vous êtes l’auteur de l’Atlas de l’Anthropocène. Pouvez-vous définir ce qu’est l’anthropocène ?
François Gemenne : Il y a deux définitions. La première est géologique. Il s’agit de la période qui succède à l’holocène et se caractérise par la présence des traces de l’humain dans les couches sédimentaires de la Terre. L’homme en est devenu la principale force de transformation. Selon les points de vue, l’élément déclencheur est la deuxième révolution industrielle (NDLR : à partir de 1890) ou se situe au début des années 1970.
La seconde définition est politique. C’est le moment où on réalise, dans la douleur, que la Terre et le monde ne forment qu’une entité. Jusque-là, la Terre était considérée comme un astre céleste et le monde comme son organisation politique et sociale.
Vous insistez dans votre ouvrage sur la faiblesse de nos engagements à réparer les dégâts de l’humanité sur l’environnement. Est-ce par paresse ?
François Gemenne : Il y a un peu de paresse et surtout de l’aveuglement. C’est ce qu’on appelle la dépendance de sentier : on fait comme ça parce qu’on a toujours fait comme ça. Cette difficulté à bifurquer est inhérente à toute forme d’évolution. Bien sûr, c’est aussi lié à l’existence d’intérêts contraires. Croire que la transition ne pourrait produire que des gagnants est une illusion. Les révolutions pacifiques sont rares, car ceux qui sont déchus s’accrochent. Par ailleurs, on sous-estime les coûts de la transition : la question sociale, par exemple, n’a pas été assez prise en compte. Elle est pourtant aussi importante que le reste.
En investissant dans les marchés financiers durables, ils contribuent à réduire leur empreinte carbone.François Gemenne
Vous évoquez aussi le retour du citoyen sur la scène publique. Quel est le rôle de l’individu et de l’investisseur dans la transition durable ?
François Gemenne : L’investisseur individuel a un énorme rôle à jouer. Les gens sont enclins à agir seuls sans avoir conscience de ce qu’ils peuvent faire collectivement. Leur vision du collectif se limite à l’entreprise ou au gouvernement, comme s’ils ne pouvaient jouer aucun rôle dans le débat politique. Leur épargne, par exemple, est un levier énorme. Le rôle des banques est de leur proposer des solutions. Pour beaucoup, rester épargnant, c’est renoncer à choisir ce qu’on finance. En investissant dans les marchés financiers durables, ils contribuent à réduire leur empreinte carbone. Chaque année, 6,5% du PIB sont investis dans les énergies fossiles. Réorienter cet argent vers le renouvelable serait considérable.
Il faut démocratiser le débat. Accepter que chaque acteur en transition a un point de départ différent.François Gemenne
Vous évoquez aussi l’urgence d’habiter la Terre comme un terrien et non seulement comme un individu. Quelles sont les pistes de solution ?
François Gemenne : Il faut avant tout mettre en place un narratif constructif. Les collapsologues, qui défendent la théorie de l’effondrement, adoptent une rhétorique de la peur finalement assez proche des climatosceptiques. Plutôt que de privilégier une attitude scientifique, ils isolent les scénarios qui étayent leurs propos.
Cette approche de la question environnementale qui repose sur des gourous est obsolète : elle attribue à une minorité radicale le pouvoir de changer les choses. Or, pour avancer, il faut éviter les principes coercitifs. Il faut démocratiser le débat. Accepter que chaque acteur en transition a un point de départ différent et surtout que cette différence ne l’empêche pas d’agir.