L'Europe en première ligne face à la montée des tensions avec l'Iran
Inge Donders, Head of Investment Communication
Pour l'Europe, une escalade avec l'Iran se traduit d'abord par un choc économique plutôt que par une menace directe pour la sécurité. Géographiquement éloignée de la zone de conflit, sa vulnérabilité est structurelle :
importatrice nette d'énergie, elle dépend partiellement, pour son approvisionnement marginal en gaz, des flux maritimes de GNL. Cette dépendance rend son économie sensible aux tensions au Moyen-Orient, même en l'absence de blocus ou de pénuries physiques.
Le premier vecteur de propagation est logistique, avec des effets plus rapides qu'on ne l'imagine. Les tensions sur les routes maritimes stratégiques augmentent les risques opérationnels et d'assurance pour le transport. Les compagnies maritimes, plus prudentes, réévaluent leurs itinéraires et, faute d'alternatives comme pour le détroit d'Ormuz, les allongent. En résulte la hausse des coûts de fret et d'assurance, ainsi que des temps de transit. Pour le GNL, cet enjeu est critique, car la chaîne d'approvisionnement, dépendante des délais et limitée par la capacité des méthaniers, réagit aux moindres retards par des fluctuations de prix, sans qu’il y ait pour autant de pénurie physique.
Les tensions géopolitiques affectent surtout l'économie européenne via les prix de l'énergie. L'Europe, importatrice majeure de pétrole et de gaz, subit rapidement les variations de prix, qui se répercutent sur
l'inflation : directement via les carburants et le chauffage, indirectement par les coûts de transport, l'électricité et les coûts de production industrielle. Une précision s'impose cependant :
la volatilité, seule, n'altère pas le cycle économique. Le seuil critique n'est franchi que lorsque les perturbations deviennent durables, restreignant les flux physiques d'énergie ou les capacités de transport. À ce stade seulement, la hausse des prix risque de s'ancrer dans les anticipations inflationnistes et de s'intégrer structurellement aux coûts des entreprises.
Dans ce scénario, les secteurs énergivores subissent la pression en premier lieu. La chimie, la pétrochimie, les matériaux de base, comme l'acier et l'aluminium, le verre, le papier, ainsi que certaines branches de la mécanique, sensibles aux hausses des coûts du gaz et de l'électricité, voient leurs marges s'éroder rapidement. La concurrence internationale limite leur capacité à répercuter ces coûts, accélérant ainsi la baisse des investissements et de la production. C'est principalement par ce canal industriel que les tensions géopolitiques impactent tangiblement la croissance européenne.
L'Europe n'est pas homogène face à ces défis. La France, grâce à son mix énergétique, dominé par le nucléaire, est relativement protégée des fluctuations des énergies fossiles. L'Allemagne, avec son industrie très énergivore, reste vulnérable : la hausse des coûts pèse rapidement sur sa compétitivité. L’Espagne constitue un cas particulier : elle dispose
d’une capacité importante en GNL et en regazéification (la capacité de reconvertir le gaz naturel liquéfié (GNL) en gaz naturel et de l’injecter ensuite dans le réseau de pipelines), ce qui lui offre davantage de flexibilité pour changer de fournisseur en cas de perturbations. Cette marge de sécurité rend l’Espagne moins vulnérable aux chocs d’offre soudains, même si l’impact reste perceptible à l’échelle européenne en raison des interconnexions gazières limitées. Globalement, l'Europe dépend des prix fixés sur le marché mondial du GNL.
La Belgique se distingue par sa dépendance partielle au GNL, la rendant sensible aux enjeux maritimes, d'assurance et de logistique. Près de 30% de nos importations de GNL proviennent du Qatar et passent donc par le détroit d’Ormuz. Même sans blocus, une ‘friction opérationnelle’ accrue peut entraîner des surcoûts et une incertitude sur les livraisons. Combiné à ses clusters industriels énergivores, ce contexte la rend vulnérable si les tensions persistent. Tant que les perturbations restent temporaires, l'impact se limite aux coûts et à la volatilité, sans rupture structurelle.
Le message pour l'Europe est nuancé, mais clair : tant que les flux énergétiques circulent, l'impact reste maîtrisable, principalement lié aux prix et à l'incertitude. Seule la persistance des goulots d'étranglement logistiques et énergétiques transformerait la situation en inflation tenace et en ralentissement économique, avec des implications pour les politiques publiques. Notre scénario de base table sur des perturbations temporaires, sans changement de régime structurel.