Sommaire
- Les théories de Keynes sont souvent appliquées de façon trop sélective
- Les soutiens des autorités sont utiles, mais les déficits doivent aussi être comblés
- Maintenir des variables économiques déséquilibrées sur la durée comporte des risques
- La hausse de la quantité de monnaie dans le système financier doit faire monter les prix
- L’action des banques centrales ne stimule pas l’inflation, mais les prix des actifs
- La hausse des prix des actifs crée quasi inévitablement des bulles
J’étais un peu nerveux, s’entretenir avec des économistes de légende en chair et en os est une chose, mais avec un mort...
Je m’apprêtais à commander un deuxième expresso quand un homme de grande taille est venu s’asseoir en face de moi. Il avait l’air plus jeune que sur les photos avec le regard de ceux qui ont trouvé la paix intérieure.
«Un café ?» ai-je à peine eu le temps de demander qu’il balayait déjà mon offre d’un geste familier.
«Nous ne faisons plus ce genre de choses une fois… vous savez bien.»
«Et que pouvez-vous encore faire ?» ai-je lancé afin d’entamer la discussion.
«Nous existons tout simplement. Mais je pensais qu’on était là pour parler d’économie et des marchés. Car je l’avoue, cela me manque.»
Newton, le dernier des magiciens
Par où commencer si vous rencontrez Keynes ? Comment donner l’impression à cet esprit vif que vous avez bien préparé l’entrevue et qu’il ne perd pas son temps avec vous ? Je décide d’entamer la discussion en abordant sa fascination pour Newton.
«Avez-vous déjà eu l’occasion de parler avec Newton ?»
«Oui, très souvent. Son sens de l’humour n’est pas très développé, mais il trouve ça amusant que j’aie acheté une caisse d’affaires lui ayant appartenu. Ces archives allaient à l’encontre de l’image de père de la science moderne que le monde avait de lui. Je le vois plutôt comme il est décrit dans le livre de Michael White : le dernier des magiciens.»
Je suis plus convaincu que jamais que les sciences économiques relèvent davantage des sciences comportementales que des sciences exactes.
Un nain sur les épaules du géant
«N’étiez… n’êtes-vous pas vous-même le père des sciences économiques ?»
«Vous me flattez. Tout le monde essaie de ressembler à ses héros et le nain sur les épaules d’un géant voit plus loin que le géant. On essaie tous de se construire une image cohérente de la réalité, comme un automate. C’est ainsi que Newton a tenté de définir un univers mécanique. Je peux désormais affirmer qu’il s’agit d’un exercice absurde. Je suis aussi plus convaincu que jamais que les sciences économiques relèvent davantage des sciences comportementales que des sciences exactes. Même si l’on aimerait qu’il en soit autrement.»
Creuser des trous … et les reboucher
«Faites-vous allusion au fait que vous avez aussi perdu beaucoup d’argent en Bourse ?»
«Cela ne me tracasse plus. Ce qui me dérange davantage est l’ensemble de dogmes tirés de mon travail et résumés sous l’appellation keynésianisme avec tous ses dérivés : soutien keynésien, politique keynésienne… Il est évidemment flatteur qu’une école de pensée économique porte votre nom. Et je crois toujours que les autorités devraient continuer à soutenir l’économie quand cela va moins bien. Malheureusement, tous semblent avoir oublié la partie où je préconise de combler les trous creusés par les stimulants lorsque l’économie va mieux. Mais c’est ça, la politique.»
Les banques centrales sont-elles en train de gonfler des bulles sur les marchés mondiaux ? Comment cela finira-t-il ?
Les monétaristes au pouvoir
«Est-ce aussi valable pour les banques centrales ?»
«Vous devez poser la question à Milton Friedman. Les monétaristes ont désormais clairement tous les leviers en main» affirme Keynes sur un ton plus grave, démontrant que le feu sacré brûle encore sous l’élégant imperméable.
Une réponse qui me ravit, car cela rend toute notre rencontre un peu plus humaine. Les émotions provoquent des réactions chez les autres et peuvent aussi nous apaiser parfois.
J’en profite pour me lancer : «les banques centrales sont-elles en train de gonfler des bulles sur les marchés mondiaux ? Comment cela finira-t-il ?»
Les bulles durent toujours plus longtemps que ce l’on croit possible. Le timing est particulièrement difficile, voire impossible, à prévoir.
«Savez-vous comment on fait faillite ?»
«Il est clair que si vous maintenez sur la durée des variables économiques comme les taux, les monnaies et bien d’autres, en situation de déséquilibre, vous encourez certains risques. Les banquiers centraux en sont bien plus adeptes que Monsieur Friedman et n’y voient aucun problème. Vous pouvez peut-être l’inviter à l’occasion. Les bulles durent toujours beaucoup plus longtemps que ce l’on croit possible. Le timing est particulièrement difficile, voire impossible, à prévoir.»
Après cette dernière phrase, il a semblé perdu dans ses pensées et le silence s’installa.
«Savez-vous comment on fait faillite ?» me demanda-t-il tout à coup.
«D’abord lentement et puis brusquement.»
Inflation des prix des actifs
«Vous voulez dire que nous devons nous protéger à terme contre une perte de valeur de la monnaie provoquée par une politique monétaire trop agressive ?»
«Vous, mortels, accordez beaucoup d’importance à la protection de vos avoirs alors que vous ne pouvez emporter que des impressions, des idées et des souvenirs. Mais qui suis-je pour vous en vouloir ? Et oui, si nous limitons notre discussion aux aspects matériels, il est clair que si la quantité de monnaie dans le système financier continue de croître, les prix doivent augmenter. En d’autres termes, l’inflation commence à s’accélérer. Évidemment, il existe différents types d’inflation. Les banques centrales aimeraient stimuler l’inflation dans l’économie réelle.»
Devons-nous nous protéger à terme contre une perte de valeur de la monnaie provoquée par une politique monétaire trop agressive ?
Protection contre la dépréciation monétaire
«Mais à la place, elles ont surtout gonflé les prix des actifs. Cela conduit quasiment inévitablement à la formation de bulles. Paradoxalement, l’achat d’actifs comme de l’immobilier, des actions ou même des œuvres d’art est la meilleure protection contre la dévalorisation de la monnaie. Mais nous empiétons à nouveau sur les plates-bandes de Friedman…»
«Excusez-moi, mais l’or ne constitue-t-il pas aussi une bonne protection contre l’impact de la création monétaire des banques centrales ?»
Un large sourire éclaira brièvement son visage. Celui d’un jeune étudiant de Cambridge qui était encore inconnu du monde entier.
«Sur le long terme certainement, mais votre long terme est sans doute un peu différent du mien.»
Il partit ensuite, d’abord lentement et puis brusquement.